A peine arrivé de sa Bulgarie natale, le jeune peintre Nikolay Panayotov fait une entrée fracassante dans le monde des galeries, par une exposition où tout est surprise et séduction. Qu'il emploie la plume, la gouache ou l'huile, il sait créer un univers de formes imbriquées les unes dans les autres, où l'on ne peut séparer le réel d'un rêve à facettes multiples. Les couleurs sont ou vives ou tamisées, avec des plages blanches où l'imagination semble prendre quelque repos. Les personnages, ou stylisés ou fantomatiques, suggèrent que leur transformation est imminente, tandis que les objets et les plantes changent de règne. Ainsi la pierre se fait fleur, et d'étranges artères parcourent un espace dont on ne sait s'il annonce l'avènement de quelque planète inconnue.
Une dynamique douce permet en tout cas, un peu comme chez Paul Klee ou comme chez Wifredo Lam, d'échapper à la logique et de se préparer à une fable perpétuelle de changements, de fuites, d'interrogations. Bien entendu, rien n'est imposé de façon péremptoire, il nous est loisible d'interpréter comme nous le désirons ces légendes qui, prenant corps, s'évadent déjà vers de nouvelles frontières. Le dessin lui-même peut être ferme ou libre jusqu'au tremblement. L'apesanteur des lignes et des volumes se résorbe en un somnambulisme léger.
Alain BOSQUET
Le Quotidien de Paris 03.10. 1991
Jean-Pierre Delarge
DICTIONNAIRE DES ARTS PLASTIQUES MODERNES ET CONTEMPORAINS
Né le 9 février 1956 à Sofia, Bulgarie ; 1983, diplômé des Beaux-Arts de Sofia ; 1983-1990, y enseigne la peinture ; 1990, s'installe à Paris.
Figuratif, tant qu'il vit chez lui, il se libère après avoir choisi la liberté. Désormais,
beaucoup des formes utilisées pour ces trophées surréalistes, imaginaires, renvoient
à de grands noms, Brauner, Miré, De Chiricho, Schlemmer..., mais la construction
d'ensemble ne renvoie qu'à son créateur. Monde étrange où l'œil peut scruter
à loisir la complexité de ces accumulations ficelées par des tubulures lignées
qui se terminent en tromblon et qui, ourlées au ombage, donnent un relief à la Léger.
L'enchevêtrement d'objets et de formes marque des zones d'ombre et de lumière,
des plages de superpositions et de graphismes ajoutés en graffitis de visages.
Les détails sont identifiés par hasard ; l'ensemble, mouvementé, prend parfois
l'allure d'un esquif avec son mât et ses voiles. L'eau revêt une grande importance
dans ses compositions qui se dépouillent : elle tient lieu du liquide dont va surgir
le construit, structures qui dominent les flots. Le rouge, rompant brutalement
avec la blondeur tamisée et y apportant le piment qui attire, le cède à une modulation
toute discrète qui souligne le grisé ou le sableux dominant. Les formes réelles
sont métamorphosées en formes organiques. Il organise le désordre entre figuration
et abstraction. On perçoit qu'il est aussi, de 1983 à 1990, peintre de fresques
et auteur de mosaïques murales.
Expo. : 1982, Wittgenstein, Vienne, Autriche ; 1990, Chipka, Sofia ; 1991, Jan Six, Paris ; 1992,1994, Treger, Paris.
Il a dit : « Nous marchons bon train, à l'est de la mappemonde, vers les terres de somnolence et d'entrailles où d'inquiétantes semonces annoncent un réveil somptueux et des matins d'effroi. (...) Je me suis fait, encore une fois, l'ambassadeur de la perversité, colporteur des accessoires de la vie, en vendant les farces du monde et en les outrepassant. »
Editions Grund, Paris, 2000
Nikolay Panayotov
Du 10 septembre au 10 octobre
Galerie Treger
47, rue Mazarine
75006 Paris
Nikolay Panayotov, ou l'échappée libre. Cet artiste bulgare, installé à Paris depuis peu, expose une série de toiles - le terme ici est pertinent dans son essence même - dont chacune tisse son propre monde, tant sur le plan formel que symbolique. Le tableau s'élabore par couches successives, transparentes ou opaques, à partir de la trame, encore visible par endroits, de la toile, et à l'intérieur d'un cadre pictural déterminé par le peintre lui-même, pour mieux le transgresser. Car Panayotov ne définit rien: toutes les potentialités de la forme sont présentes et en correspondance les unes avec, dans, et par rapport, aux autres, dans un jeu de fondus et de contrastes, qui rythment et équilibrent le tableau entre douceur et violence. Comme si, dès que l'artiste fait un choix, son contraire s'impose en réponse nécessaire. Osmose poétique des figures évanescentes, non dans leur apparence, mais dans leur sens: elles versent du figuratif dans l'abstrait, et vice versa, toujours ouvertes vers une autre destination, une valeur supplémentaire, qu'elles puisent dans leur entourage immédiat. La forme se fond dans une autre, pour s'y révéler et, dans le même mouvement, la révéler aussi. Est-ce l'expérience de Panayotov en art mural qui préside à cette alternance de tensions, là déployées, que l'on retrouve dans sa peinture concentrées, entre le vide et le plein, la force et l'harmonie? C'est dans la «conversation», telle que la définit Panayotov, des différentes figures du tableau que s'établit son réseau narratif. L'œil s'attarde et décrypte l'histoire infinie que déroule - à la manière d'un écheveau - chaque toile, au vocabulaire d'œuvre en œuvre cohérent mais évolutif, et dont la limite est en même temps donnée et dépassée. Formes archaïques, dessins élémentaires, taches de couleurs sur fond de fresque, elles se déploient jusqu'à l'ironie. Le spectateur s'approche et, séduit, tombe et ressort, ravi, mais jamais rassasié, de ce labyrinthe sémantique inépuisable.
Laurence Pythoud
L,Oeil, 09. 1992
Retenir l'attention quand on expose à Paris n'est pas chose facile. C'est pourtant le cas de Nicolaï Panayotov. Si je me fie à ma propre réaction, je dirais que la raison en est l'étrangeté de son travail. D'emblée le regard est retenu par l'aspect matériel du tableau. Il s'agit bien de peinture mais d'une peinture dont le matériau constitutif a une très forte présence. On a tous en mémoire l'attachement de Braque à cette matérialité du tableau. N'a-t-il pas, au gré de ses recherches, introduit du sable, de la limaille de fer dans ses couleurs qu'il avait au préalable broyées lui-même, et surtout, surtout n'est-ce pas lui, Braque, qui a cessé le premier du temps du cubisme, la vieille tradition de la peinture à l'huile en concevant le papier collé? La brèche ainsi ouverte en 1912 est devenue tout au long du siècle une large voie que la modernité a empruntée, que nombre d'artistes a suivie et parmi eux le bulgare Nicolaï Panayotov a sa place. Regardez ses tableaux. Des formes indéfinissables s'y inscrivent, s'imbriquent, s'émoulent, chevauchent ou se détachent les unes des autres et leur énigmatique liberté s'accroît sous vos yeux, prend du relief et ce relief est réellement là, matière et couleur ensemble. Chaque couleur fait corps avec la matière, semble surgir de ses profondeurs pour faire surface, si bien que le tableau vous surprend, tant il est insolite.
D'où vient cette peinture? A peine avais-je vu deux ou trois tableaux chez Panayotov, je me posai la question et tandis qu'il continuait à m'en montrer d'autres, leur étrangeté se confirmait, mais la question restait toujours en suspens. Puis, tout à coup, la réponse est tombée par hasard dans la conversation, venant de l'artiste: la fresque avait été sa formation initiale à l'Académie des Beaux-arts de Sofia. Il était venu à la peinture par la fresque — technique désuète comme chacun sait, exigeante entre toutes, qui a ceci de particulier: dans une fresque, chaque couleur délayée à l'eau, posée "a fresco" c'est-à-dire sur le mortier frais du mur impérativement fait corps avec la matière qui la reçoit. Panayotov avait donc repris cette exigence première sur un mode moderne: il avait fait sien un geste d'avant la peinture à l'huile, un geste autre, archaïque, qu'un trouble actuel traverse de part en part.
Dora Vallier
Catalogue, 1994